Tome 1 : IL - Extrait 3

     Sans attendre, il avait continué sa route à la sortie de l’église de Gallim, laissant Arkès et le corps sans vie de Dialène derrière lui. Il s’approchait à présent de Livend, un petit village un peu plus au nord de Gallim, en direction des montagnes.  

     C’était jour de marché et les rues étaient bondées car personne n’aurait raté l’évènement. En ce jour de beau temps, même les infirmes et les malades avaient été emmenés, chaudement emmitouflés dans des couvertures. La plupart d’entre eux étaient assis dans des fauteuils roulants fabriqués par la communauté.  

     Le marché était sommaire. De petites échoppes en bois massif sans aucune fioriture se dressaient de chaque côté de la rue principale. D’aspect rudimentaire, elles semblaient être là en permanence. Pourtant en y regardant de plus près, on remarquait le système de montage ingénieux qui permettait aux commerçants de les ériger en quelques heures, chaque pièce trouvant sa place dans le puzzle. Une journée suffisait au montage complet des boutiques, décorations comprises.  

     Sauf intempéries, le marché durait une semaine, et se répétait tous les deux mois, le temps nécessaire aux boutiquiers de se réapprovisionner. Une fois démontées, les échoppes placées sur de petites charrettes étaient remisées dans la grange commune de Livend.

     Aujourd’hui, c’était le jour de l’ouverture des enchères. Les habitants survoltés étaient impatients de concrétiser leurs deux mois de préparatifs. Ils se baladaient, saluaient amis et connaissances, achetaient les produits de première nécessité, s’attardaient devant les décorations aussi futiles qu’inutiles, heureux de rompre la monotonie de leur vie. Ce petit village d’habitude calme et paisible, bruissait du tumulte des cris des marchands et des rires de la foule stimulée par l’occasion.

     Ceci faisait bien l’affaire de l’homme au manteau. En effet, il était nécessaire que tout le monde soit présent pour mener à bien ses projets. Il prit d’abord le temps d’observer ces gens à la petite vie médiocre, qui méritaient d’être élevés à un rang bien supérieur : celui de dévoués serviteurs. Les habitants ne se doutaient de rien et, par hospitalité naturelle, ceux qui croisaient cet homme aux noirs desseins lui lançaient un « Bonjour, étranger ! Soyez le bienvenu dans notre humble village. » Au bout d’un certain temps, lorsque l’homme eut suffisamment attendu, il répondit sèchement à l’un d’entre eux.  

     —C’est bien là votre problème. Pourquoi rester humble lorsqu’on peut s’élever beaucoup plus haut.

     Le villageois fut stupéfait d’une réponse aussi peu amicale et horrifié lorsque l’homme abaissa son capuchon. Son visage, ses yeux et sa stature, imposante et solide, augmentaient encore le sentiment de peur. Soudain, ses yeux s’ouvrirent grands, et, fronçant les sourcils, il dit à voix basse presque inaudible.  

     —Bonjour à tous, puis-je avoir votre attention ?

     Inaudible ? Mais pourtant, tout le monde l’entendit d’un bout à l’autre de la rue. Tous se retournèrent vers lui d’un air horrifié. Personne ne courut se mettre à l’abri et pourtant ce n’était pas l’envie qui manquait. Ils étaient pétrifiés, incapables de bouger. Leur corps venait de les abandonner et ils sentaient déjà leur esprit s’envoler.

     —Vous êtes à moi !

     L’homme gonfla ses épaules et tendit ses bras en croix. Il ferma les yeux. Le ciel s’assombrit, un vent glacial envahit la place si chaleureuse quelques instants auparavant. Les villageois sentaient ce froid s’insinuer en eux et frissonnèrent. La panique les envahissait mais aucun ne pouvait bouger. Impossible de se défendre, impossible de fuir. Subitement, l’homme ouvrit les yeux et tous les villageois furent pris d’un spasme violent qui leur parcourut l’échine. Leurs yeux devinrent blancs, uniformes ... leurs corps se relâchèrent.  

     Son travail était achevé.  

     A tous, il venait d’inculquer une haine profonde pour Arkès qu’il savait sur ses traces. Il regrettait que son premier piège n’ait pas fonctionné aussi bien qu’il l’eût espéré.  

     —Arkès, monologua-t-il alors, je ne suis pas arrivé à t’enfermer dans ce monde le temps nécessaire et tu vas maintenant me poursuivre. C’est très bien. Finalement, cela nous fera un peu plus de sport. Tu dois aller voir les kNalines, comme Dialène te l’a demandé et en ami discipliné c’est ce que tu vas faire. Je vais te laisser les rejoindre, car c’est nécessaire. Mais d’abord, tu passeras par ce village et tu y seras bien accueilli. (Il relut l’inscription au-dessus de la grande porte « Soyez le bienvenu dans notre humble village »). Tu pourras en effet goûter à leur sens particulier de l’hospitalité. Ils ne t’arrêteront pas, mais ils te ralentiront et cela me laissera le temps de rejoindre mon royaume et de le ramener à la surface pour, enfin, me réaliser pleinement.  

     Tous les villageois, comme si un ordre commun leur avait été donné, s’étaient dispersés. Ils disparurent dans l’ombre et, en un instant, cette place, si vivante il y a quelques minutes encore, devint déserte. Les seuls témoignages d’une activité fébrile étaient les quelques feux qui crépitant par-ci par-là entre les échoppes. Voués à l’extinction, ils ne seront plus actifs lorsqu’Arkès arrivera et c’est dans un village en apparence mort qu’il entrera.

     L’homme remit son capuchon et continua son chemin vers le nord car sa route était encore longue. Ses pas calmes et lents étaient décidés et sa vitesse de progression supérieure à celle d’un homme ordinaire. Il donnait une impression de flottement, encore accentuée par le balancement de son long manteau. Tout cela rappelait les descriptions des légendes anciennes au sujet des fantômes. Et peut-être qu’un jour, l’aventure étrange advenue à ce village s’ajouterait aux contes narrés le soir par quelque grand-père volubile. Car une fois les témoins disparus, c’est la mémoire populaire qui s’emparerait des faits et les embellirait génération après génération.

     Il fallut attendre que l’homme quitte le village pour que le soleil réapparaisse. Et à part le silence pesant, plus rien ne témoignait encore de son passage.

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